Au début était la ligne

Cette image est l’illustration d’une tentative de formalisme architectural développée par mon professeur en Master 2 à l’ENSAL : Gilles Desevedavy. Comment déployer un langage spécifique à l’architecture ? La réponse prenait la forme d’un triptyque que j’avais illustré par en premier lieu : une courbe économique qui, sortie de son contexte conceptuel, ne devient qu’une pure forme abstraite, qui peut devenir un paysage, et ce paysage devient bâtiment, architecture.

Démarche

Cet exemple met en exergue la capacité profondément holistique que contient la démarche architectonique, car l’architecture si elle est dans un premier temps une ligne, un dessin, elle devient dans un deuxième temps un discours, l’expression d’un désir de bâtir dans le cadre d’un programme et d’un cadre normatif. Il sera nécessaire de déployer beaucoup de paroles, de dessins et d’études techniques afin d’aboutir au volume, à la réalité bâtie.

Si l’architecture peut être définie en trois axes on pourrait parler : de masses, des pleins et des vides et de la présence ou de l’absence de la lumière, que ce soit par les transparences ou les reflets. L’élément que l'on perçoit le plus facilement dans un bâtiment c’est la question de son immobilité due à sa masse et à son ancrage au sol. Le choix de la verticalité ou de l’horizontalité dans la conception d’un bâtiment aura des conséquences quant à ses descentes de charge et donc de sa forme générale. Produire des porte-à-faux que ceux-ci soient des balcons, des toitures, tout autre élément technique permettent non seulement de jouer avec les pleins et les vides, mais aussi de modifier la sensation de masse que peut dégager un bâtiment.

Le volume : un mouvement pétrifié

Un bâtiment prône dans sa nature même l’immobilisme. Mais sa forme elle, possède une direction, un mouvement. L’exemple le plus simple est celui de la tour qui exprime une verticalité immédiatement perceptible. Les techniques de construction moderne permettent de réaliser des ouvrages dont les formes peuvent tantôt paraître fluides, déconstruites ou au contraire rythmées, normées, dessinées. Le choix de l’architecte s’organise autour du mouvement que le bâtiment va dessiner dans l’espace. Suivant la typologie du lieu, le programme, le budget consacré, c’est la dynamique intrinsèque de la forme qui va être déterminée. Choisir la forme la plus harmonieuse et la plus adaptée est le défi le plus difficile, car la présence ou l’absence d’un bâtiment modifie le paysage, l’environnement, la réalité même.

L’acte de bâtir

En comparaison avec tous les produits manufacturés, le bâtiment a une place à part. Pas seulement, car la réalisation de ceux-ci comprend systématiquement une part d’artisanat, mais parce que sa durée de vie est de loin la plus longue. On parle ici d’a minima 30 ans. Une architecture se veut par conséquent pérenne. Elle a pour vocation d’être transmise aux générations suivantes. L’acte de bâtir engage non seulement nos contemporains, mais vont influencer les paysages et l’urbanisme pour le futur. Nous construisons aujourd’hui le paysage bâti de demain. Il suffit de regarder nos villes actuelles, dont les dates de constructions des bâtiments les constituants peuvent s’échelonner sur pratiquement 2000 ans. La responsabilité des architectes est donc non seulement de prendre en compte l’existant, mais aussi de prendre en charge les futurs usages de leurs ouvrages.

Le changement de destination est un sujet qui va de plus en plus se poser dans les temps futurs. Jadis, il suffisait d’écrouler l’existant pour rebâtir à la place. La densification urbaine, ainsi que le besoin de plus en plus pressant d’éviter la consommation d’énergies grises dans le bâtiment, tout ceci va imposer aux architectes de prendre en charge les transformations futures de leurs ouvrages, et cela au moment de leur conception. Mais l’acte de bâtir prend encore un autre sens dans le cadre de la transformation des bâtiments actuels. En effet, le patrimoine bâti est déjà considérable et dans le cadre du réchauffement climatique, il sera nécessaire de les adapter de façon pérenne, que ce soit sur le plan thermique, sur le plan des usages ou sur le plan de leurs aspects extérieurs. La question se pose déjà : faut-il encore bâtir du neuf aujourd’hui ?

La matière sensible

Produire de l’architecture est un acte de confrontation au réel. C’est aussi un acte qui va transformer le réel. C’est un acte qui va transformer les paysages, un acte qui va modifier la vie de ceux qui vont utiliser ou parcourir les bâtiments que nous allons développer. L’architecture déploie dans l’acte de bâtir, un rapport direct avec les corps. Un bâtiment est quelque chose que nous pouvons voir, que nous pouvons toucher. Les sons qui se produisent en son sein auront une tessiture et une harmonique spécifique. L’expérience architecturale est une expérience sensible. Pour déployer une architecture de qualité, il est par conséquent nécessaire de comprendre à minima les notions que la phénoménologie déploie dans ses constructions théoriques. Cette discipline essaye de nous mettre face à notre expérience sensible du monde. Celle-ci est particulièrement privilégiée dans le rapport que nous pouvons entretenir avec toutes les formes d’art. L’architecture, art majeur est de surcroît, un outil particulièrement précieux et performatif pour entreprendre ce voyage entre un réel extérieur et une sensation vécue en nous-mêmes.

Se poser la question du beau n’est pas superfétatoire. L’architecture se doit de nous donner à ressentir, à vivre. Que ce soit dans la construction neuve ou dans la rénovation, l’architecte est un facilitateur, non seulement dans le cadre des solutions techniques, mais aussi par des dispositifs à même de nous faire ressentir des émotions. Ces outils sont la masse, celle suspendue au-dessus de nos têtes, définie par le plafond de la toiture, les pleins et les vides qui créent des ouvertures, des pincements, des rythmes et des cheminements. La lumière, qui permet d’éclairer l’intérieur des bâtis, mais aussi qui nous permet d’appréhender les textures, les surfaces, des jeux de lumière, comme étant des véhicules privilégiés, ce qui peut définir une atmosphère à même de nous plonger dans un état de communion avec le bâtiment. Un bâtiment ne doit pas seulement tenter de mettre nos sens en éveil, mais doit également nous permettre d’avoir accès à des surprises architecturales, grâce à des dispositifs qui ne limitent pas l’espace habité comme un simple dispositif technique, mais comme des lieux propices à des moments privilégiés à vivre et à partager.